mardi 5 janvier 2010

Initiation africaine

Pour bien commencer l'année 2010, Maria Mayo avait projeté d'emmener ses mundele faire un petit voyage de trois jours à Amadi, au bord du fleuve Uélé, là où les premiers Dominicains ont débarqué en pirogue, dans les années 1830. Innocents et naïfs, nous lui avons fait confiance. Samedi matin, à l'aube, nous nous entassons donc, les Sœurs de Magembe (Srs Maria, Judith et Félicité), Anne, Benoît, Maria-Louisa, Alfredo et moi, dans le 4X4 Land Rover Defender, 2 devant (plus le chauffeur), 6 derrière, avec armes et bagages et munitions pour la route (un plein carton de nourriture, 15 litres d'eau), ainsi que moult coussins pour protéger nos postérieurs délicats, car les banquettes arrières de la Land Rover ne sont pas rembourrées (elles ne sont pas non plus dans le sens de la route, il faut le préciser). "C'est loin ?" – "Environ 230 km. La dernière fois que j'y suis allée, la route était bonne" – "C'était quand ?" – "En 1988 !".

Et nous voici donc partis pour 10 heures de manège non-stop, un mélange de montagnes russes et d'auto-tamponneuse, tape-cul quoi qu'il arrive. Un jeu sympathique, où absolument tous les muscles sont sollicités, du bout des orteils à la racine des cheveux. Tout y passe : les fesses, le dos, les bras, les jambes, et la tête, alouette. Par endroit, la route est bonne et nous roulons alors à 50 km/h. La plupart du temps, c'est creux et bosses, crevasses, ornières, cailloux (aïe ! là ça fait mal !). Parfois, on décolle carrément du siège, histoire de cogner la tête au plafond, et la redescente est douloureuse malgré les coussins. Nous passons sur un pont à structure métallique, mais à revêtement de planches et rondins qui se soulèvent et retombent sur notre passage dans un bruit d'enfer. "Ca bouge un peu" gémit Maria-Louisa. Un peu, oui ! Juste après le pont, nous restons coincés dans une immense ornière, avec un mur de boue de chaque côté de la voiture. Nous descendons nous dégourdir les jambes et prendre quelques photos pendant que Michel, notre chauffeur, dégage la voiture. Et nous repartons. Nous traversons la plantureuse forêt équatoriale, classée patrimoine de l'humanité. Par moment, nous passons sous un tunnel de bambous géants, c'est magnifique. Nous débouchons sur la savane aux herbes immenses; on cherche un peu la route, tellement celle-ci est envahie par les herbes : personne n'a du passer par là en voiture depuis plusieurs semaines. Nous demandons notre chemin à un vieux papa qui passe là (c'est le premier homme que nous voyons depuis plusieurs kilomètres) : "Après la prochaine colline, c'est à 4 ou 5 km". En fait, c'est encore à 20 km, c'est-à-dire presque une heure de route. Nous n'en pouvons plus; Sr Félicité se met à rire nerveusement, elle pète un câble. Elle est pourtant elle-même Congolaise, mais pas de cette province. Nous arrivons finalement à destination, à la mission des Dominicains tenues aujourd'hui par les Pères Augustins. Il est un peu plus de 18h, nous sommes partis vers 6h40 le matin. Nous nous extrayons (difficilement) de la voiture, cassés, concassés, fracassés, déflagrés, vortexés, les fesses en bouillie, le cerveau dans le même état, totalement abrutis de fatigue. Une urgence : la douche. Les Pères ont un petit château d'eau alimentés en saison sèche par le groupe électrogène, et il y a l'eau courante. Il y a même l'électricité grâce aux panneaux solaires. Je redécouvre avec bonheur la douche avec l'eau qui coule d'en haut …
La journée du dimanche passe tranquillement. Après la messe du matin, où les gens n'ont jamais vu autant de Blancs en même temps, certains vont au marché tandis que je reste avec Maria à regarder le fleuve en cherchant les hippopotames. L'après-midi, les deux couples vont jusqu'à Ndendule visiter la Mission du P. Ferdinand (fabrique de briques et de tuiles, entre autres). Pour ma part, je n'ai pas le courage de remonter dans la voiture; je m'accorde une sieste réparatrice, et passe le reste du temps à contempler le fleuve paisible et ses pirogues, et à me rassasier de silence. Une pause bienvenue après ces dernières semaines bousculées par mon déménagement, les fêtes, le deuil et les petits soucis de la clinique.

Le lundi, nous reprenons la route dans l'autre sens. "C'est comme la route de la vie, dit Maria Mayo, il y a des creux et des bosses, des hauts et des bas; parfois, on ne sait pas par où passer, on croit qu'on va rester coincé, on pense que c'est fini; et puis, non, on passe quand même, on ne sait pas comment. Mais il faut avoir un bon guide. Le bon chauffeur connait la route et la voiture, il sait par où il faut passer, il sait aussi ce dont la voiture est capable. Le plus difficile, dans la vie, c'est de lui laisser le volant !" Nous mettons encore 10h pour parcourir les 230 km du retour; quand Michel arrive à nous sortir d'une situation difficile, nous applaudissons en chantant "Nkembo". Nous restons encore coincés deux fois, aux mêmes endroits qu'à l'aller. La fin du voyage est douloureuse, on n'en peut plus; Anne soupire des "mama na ngai" pathétiques en se demandant si ça valait vraiment la peine de faire autant d'efforts pour si peu de temps.
Mais il s'agissait d'un voyage initiatique, et dans ce genre d'expédition, comme pour la route de la vie, le but du voyage est le voyage lui-même …
A la demande générale, voici quelques photos :

vendredi 1 janvier 2010

Bonne année 2010 !!!

Et oui, ça y est, nous avons changé d'année ! Jour de fête et de réjouissance un peu partout dans le monde, à Isiro comme ailleurs. La semaine avait pourtant été lourde à la clinique, entre le deuil du couvent et celui du Dr Mandana (qui a perdu sa tante maternelle, autant dire sa maman); il paraît que dans la région, on meurt beaucoup au mois de décembre, comme si le Bon Dieu n'avait pas eu son quota de morts pour l'année (c'est ce que les gens disent, mais vous savez comme ils sont mauvaise langue …). Ajoutez à cela les nouvelles plutôt mauvaises que rapportent la radio et les voyageurs par rapport au LRA (groupe rebelle ougandais qui sévit dans la Province), et vous comprendrez que tout le monde est content d'arriver en vie au bout de l'année 2009.
Heureusement, Sr Caro est revenue de son (long) congé. Tout le personnel était visiblement heureux de son retour et lui a fait la fête. Elle-même en était très surprise, m'a-t-elle dit plus tard. "Oui, moi aussi, j'étais surprise, mais je me suis dit que ça n'allait pas durer !". Car si Caro est d'humeur particulièrement joviale et rigole bien avec tout le monde, elle sait aussi se montrer ferme quand il le faut. Et il le faudra, vu l'état de désorganisation de la clinique. En attendant, le bâtiment résonne de son rire et de ses claquements de paume.
Comme un bonheur n'arrive jamais seul, les chiffres du mois de décembre pour la clinique sont très encourageants : + 530000 Fc par rapport au mois précédent. Du coup les primes sont aussi en augmentation, ce qui est plutôt bienvenu pour faire la fête. Et petit cadeau de la Direction (proposé par Sr Caro et accepté par le Dr Mandana) : les dettes de décembre (avances sur salaire) ne seront retirées qu'en janvier. Bref, l'ambiance est à la joie, d'autant plus grande qu'elle est inattendue.
Ambiance de fête aussi au couvent Mater Dei : on a tué deux vaches pour la fête. Les Sœurs ont un petit troupeau du côté de Niangara, où les bêtes sont traitées, soignées, vaccinées. Les mâles sont même castrés, ce qui démontre un savoir-faire étonnant dans une région qui n'a pas une tradition d'élevage (le petit troupeau que le P. Roger a acheté pour l'Université est loin de bénéficier du même savoir-faire; il faut dire qu'il était, jusqu'à l'arrivée d'Anne, sous la responsabilité de l'imbécile cité dans un article précédent, qui semble prendre un malin plaisir à saccager toutes les bonnes initiatives). Les bêtes ont été tuées à l'abattoir, mais transportées au couvent pour le dépeçage, et les gens défilent tout l'après-midi pour chercher la viande. Ne vous inquiétez pas, j'ai pris des photos.
A partir de 19h, tous les prêtres et religieux-religieuses, consacrés et missionnaires laïcs, sommes invités à l'évêché pour fêter ensemble l'année nouvelle. Après les vêpres, nous partageons le repas et buvons l'inévitable Primus, puis commence une série de saynètes, chansons, poèmes, proposés par les différents groupes représentés. En toute impartialité, j'applaudis bruyamment les novices de Mater Dei, même si je n'ai rien compris à leur sketch (j'étais en grande conversation avec Caro). Il y a là aussi un couple d'espagnols de la Consolata, Maria-Louisa et Alfredo, qui tiennent une maison d'accueil pour étudiants, la Maison Père Oscar. Comme il n'y a pas de raisin, je leur propose de manger des arachides pour les 12 coups de minuit ! Et à minuit, les embrassades sont particulièrement chaleureuses et bruyantes : les cris suraigus des Sœurs me transpercent les oreilles. Ils reprendront de plus belle quand nous serons rentrées à la maison, et encore le matin au réveil. On a bien fêté, une nouvelle année peut commencer ...
PS : j'en profite pour souhaiter une bonne année 2010 à tout le monde.

mercredi 30 décembre 2009

Jour de deuil aujourd'hui sur terre

Comme au calendrier liturgique la commémoration des martyres de Saint Etienne et des Saints Innocents succèdent immédiatement à la fête de Noël, ainsi les joies et les peines se succèdent sans transition dans nos vies.
Sr Fidélia, 37 ans, était gravement malade (cancer du foie) depuis des semaines. Elle ne quittait plus sa chambre et souffrait énormément. Sr Théodorine, sa garde-malade, s'occupait d'elle jour et nuit. Dimanche soir, Sr Fidélia criait de souffrance, je l'entendais de ma chambre située pourtant à l'autre bout du bâtiment. Ce qui ne m'a pas empêchée de m'endormir comme une masse tellement j'étais fatiguée. Vers 22h, d'autres cris me réveillent, plus puissants et plus nombreux. Je cherche à tâtons ma lampe et mes lunettes et je sors dans la cour pour voir. Des Sœurs hurlent et pleurent dans tous les sens, tandis que Sr Amandine, impassible, pianote sur son mobile : "La Sœur est décédée" me dit-elle. Je m'en étais doutée. Je vais à l'infirmerie : la chambre est pleine de monde, les novices surtout crient et pleurent et se tapent contre les murs. Une femme âgée se traîne par terre en hurlant comme un chien : la maman de la défunte. On l'emmène dehors et la chambre se vide peu à peu. Deux Sœurs commencent alors la toilette mortuaire, sur une natte à même le sol, à la lueur vacillante d'une lampe à pétrole, sous la ferme direction de Mère Jeanne. Le spectacle est assez surréaliste. Au bout d'un moment, je ressors dans la cour : le calme est revenu, les Sœurs ont installé des chaises et attendent la suite. Je retrouve Mère Jeanne qui s'affaire dans la chapelle : "On va emmener le corps à Tély, au couvent St Ignace, et on va veiller toute la nuit. L'enterrement aura lieu demain en début d'après-midi. Mais toi, tu vas retourner te coucher". J'obtempère avec la docilité et l'obéissance qui me caractérisent (!), mais je mets plusieurs heures à me rendormir.
Le lendemain, je vais à la clinique ouvrir le labo et assister au rapport de garde de nuit, puis je me rends à Tély pour le deuil. Le corps a été installé dans le salon d'accueil où la famille et les Sœurs veillent et prient, et des chaises ont été disposées dehors, le long du bâtiment. Je vais bénir le corps et m'assois dans un des fauteuils dehors, où je reste toute la matinée en luttant contre le sommeil. Pendant 4 heures, amis, voisins, collègues se succèdent pour les condoléances. Quand il s'agit d'un membre de la famille, les cris et les pleurs bruyants reprennent de plus belle. Ici, le deuil est sacré : quand quelqu'un meurt, la vie des autres s'arrête aussi, et tout est très ritualisé (chez nous aussi, mais le rituel n'est pas le même). Le personnel de la clinique vient aussi, puisque deux Sœurs Dominicaines y travaillent (Srs Jeannine et Caro). Vers 13 h arrive l'évêque, pour présider la messe de funérailles. On charge le cercueil dans la voiture et tout le monde se rend à pied à l'église toute proche. Les cercueils ici ont une particularité : ils sont aussi bariolés que les pagnes. Il faut dire qu'ils sont recouverts, sans doute pour les protéger, de toile cirée du type de celle que j'avais achetée pour le labo !
La messe est très belle, sobre et recueillie. Toute la famille Dominicaine, très implantée à Isiro, est présente, les Frères et les Sœurs, en grand habit. A la fin de la messe, ils processionnent en silence dans l'église et prient autour du cercueil, c'est vraiment très émouvant. Ça donnerait presque envie d'être Dominicain ! La messe terminée, nous nous rendons à pied au cimetière des Sœurs à côté du couvent. Tandis que l'on met le cercueil en terre, je m'approche de Sr Théodorine qui reste un peu à l'écart : elle n'est pas seulement en deuil d'une Sœur, mais aussi d'une fille, puisque Sr Fidélia était un peu son enfant. Cette grande carcasse (1m80, presque 100 kg) maîtrise à grand peine ses larmes; je la prends dans mes bras, et nous rentrons main dans la main au couvent, où bien sûr, une collation attend tout ce beau monde.
Le soir, je rentre dormir à Mater Dei, et je reviens à St Ignace le lendemain matin pour la messe de requiem. Le "deuil" officiel est terminé pour les Sœurs, il dure un jour de plus pour la famille. Après quoi la vie reprend son cours …