Pour bien commencer l'année 2010, Maria Mayo avait projeté d'emmener ses mundele faire un petit voyage de trois jours à Amadi, au bord du fleuve Uélé, là où les premiers Dominicains ont débarqué en pirogue, dans les années 1830. Innocents et naïfs, nous lui avons fait confiance. Samedi matin, à l'aube, nous nous entassons donc, les Sœurs de Magembe (Srs Maria, Judith et Félicité), Anne, Benoît, Maria-Louisa, Alfredo et moi, dans le 4X4 Land Rover Defender, 2 devant (plus le chauffeur), 6 derrière, avec armes et bagages et munitions pour la route (un plein carton de nourriture, 15 litres d'eau), ainsi que moult coussins pour protéger nos postérieurs délicats, car les banquettes arrières de la Land Rover ne sont pas rembourrées (elles ne sont pas non plus dans le sens de la route, il faut le préciser). "C'est loin ?" – "Environ 230 km. La dernière fois que j'y suis allée, la route était bonne" – "C'était quand ?" – "En 1988 !".
Et nous voici donc partis pour 10 heures de manège non-stop, un mélange de montagnes russes et d'auto-tamponneuse, tape-cul quoi qu'il arrive. Un jeu sympathique, où absolument tous les muscles sont sollicités, du bout des orteils à la racine des cheveux. Tout y passe : les fesses, le dos, les bras, les jambes, et la tête, alouette. Par endroit, la route est bonne et nous roulons alors à 50 km/h. La plupart du temps, c'est creux et bosses, crevasses, ornières, cailloux (aïe ! là ça fait mal !). Parfois, on décolle carrément du siège, histoire de cogner la tête au plafond, et la redescente est douloureuse malgré les coussins. Nous passons sur un pont à structure métallique, mais à revêtement de planches et rondins qui se soulèvent et retombent sur notre passage dans un bruit d'enfer. "Ca bouge un peu" gémit Maria-Louisa. Un peu, oui ! Juste après le pont, nous restons coincés dans une immense ornière, avec un mur de boue de chaque côté de la voiture. Nous descendons nous dégourdir les jambes et prendre quelques photos pendant que Michel, notre chauffeur, dégage la voiture. Et nous repartons. Nous traversons la plantureuse forêt équatoriale, classée patrimoine de l'humanité. Par moment, nous passons sous un tunnel de bambous géants, c'est magnifique. Nous débouchons sur la savane aux herbes immenses; on cherche un peu la route, tellement celle-ci est envahie par les herbes : personne n'a du passer par là en voiture depuis plusieurs semaines. Nous demandons notre chemin à un vieux papa qui passe là (c'est le premier homme que nous voyons depuis plusieurs kilomètres) : "Après la prochaine colline, c'est à 4 ou 5 km". En fait, c'est encore à 20 km, c'est-à-dire presque une heure de route. Nous n'en pouvons plus; Sr Félicité se met à rire nerveusement, elle pète un câble. Elle est pourtant elle-même Congolaise, mais pas de cette province. Nous arrivons finalement à destination, à la mission des Dominicains tenues aujourd'hui par les Pères Augustins. Il est un peu plus de 18h, nous sommes partis vers 6h40 le matin. Nous nous extrayons (difficilement) de la voiture, cassés, concassés, fracassés, déflagrés, vortexés, les fesses en bouillie, le cerveau dans le même état, totalement abrutis de fatigue. Une urgence : la douche. Les Pères ont un petit château d'eau alimentés en saison sèche par le groupe électrogène, et il y a l'eau courante. Il y a même l'électricité grâce aux panneaux solaires. Je redécouvre avec bonheur la douche avec l'eau qui coule d'en haut …
La journée du dimanche passe tranquillement. Après la messe du matin, où les gens n'ont jamais vu autant de Blancs en même temps, certains vont au marché tandis que je reste avec Maria à regarder le fleuve en cherchant les hippopotames. L'après-midi, les deux couples vont jusqu'à Ndendule visiter la Mission du P. Ferdinand (fabrique de briques et de tuiles, entre autres). Pour ma part, je n'ai pas le courage de remonter dans la voiture; je m'accorde une sieste réparatrice, et passe le reste du temps à contempler le fleuve paisible et ses pirogues, et à me rassasier de silence. Une pause bienvenue après ces dernières semaines bousculées par mon déménagement, les fêtes, le deuil et les petits soucis de la clinique.
Le lundi, nous reprenons la route dans l'autre sens. "C'est comme la route de la vie, dit Maria Mayo, il y a des creux et des bosses, des hauts et des bas; parfois, on ne sait pas par où passer, on croit qu'on va rester coincé, on pense que c'est fini; et puis, non, on passe quand même, on ne sait pas comment. Mais il faut avoir un bon guide. Le bon chauffeur connait la route et la voiture, il sait par où il faut passer, il sait aussi ce dont la voiture est capable. Le plus difficile, dans la vie, c'est de lui laisser le volant !" Nous mettons encore 10h pour parcourir les 230 km du retour; quand Michel arrive à nous sortir d'une situation difficile, nous applaudissons en chantant "Nkembo". Nous restons encore coincés deux fois, aux mêmes endroits qu'à l'aller. La fin du voyage est douloureuse, on n'en peut plus; Anne soupire des "mama na ngai" pathétiques en se demandant si ça valait vraiment la peine de faire autant d'efforts pour si peu de temps.
Mais il s'agissait d'un voyage initiatique, et dans ce genre d'expédition, comme pour la route de la vie, le but du voyage est le voyage lui-même …
A la demande générale, voici quelques photos :