mercredi 30 décembre 2009

Jour de deuil aujourd'hui sur terre

Comme au calendrier liturgique la commémoration des martyres de Saint Etienne et des Saints Innocents succèdent immédiatement à la fête de Noël, ainsi les joies et les peines se succèdent sans transition dans nos vies.
Sr Fidélia, 37 ans, était gravement malade (cancer du foie) depuis des semaines. Elle ne quittait plus sa chambre et souffrait énormément. Sr Théodorine, sa garde-malade, s'occupait d'elle jour et nuit. Dimanche soir, Sr Fidélia criait de souffrance, je l'entendais de ma chambre située pourtant à l'autre bout du bâtiment. Ce qui ne m'a pas empêchée de m'endormir comme une masse tellement j'étais fatiguée. Vers 22h, d'autres cris me réveillent, plus puissants et plus nombreux. Je cherche à tâtons ma lampe et mes lunettes et je sors dans la cour pour voir. Des Sœurs hurlent et pleurent dans tous les sens, tandis que Sr Amandine, impassible, pianote sur son mobile : "La Sœur est décédée" me dit-elle. Je m'en étais doutée. Je vais à l'infirmerie : la chambre est pleine de monde, les novices surtout crient et pleurent et se tapent contre les murs. Une femme âgée se traîne par terre en hurlant comme un chien : la maman de la défunte. On l'emmène dehors et la chambre se vide peu à peu. Deux Sœurs commencent alors la toilette mortuaire, sur une natte à même le sol, à la lueur vacillante d'une lampe à pétrole, sous la ferme direction de Mère Jeanne. Le spectacle est assez surréaliste. Au bout d'un moment, je ressors dans la cour : le calme est revenu, les Sœurs ont installé des chaises et attendent la suite. Je retrouve Mère Jeanne qui s'affaire dans la chapelle : "On va emmener le corps à Tély, au couvent St Ignace, et on va veiller toute la nuit. L'enterrement aura lieu demain en début d'après-midi. Mais toi, tu vas retourner te coucher". J'obtempère avec la docilité et l'obéissance qui me caractérisent (!), mais je mets plusieurs heures à me rendormir.
Le lendemain, je vais à la clinique ouvrir le labo et assister au rapport de garde de nuit, puis je me rends à Tély pour le deuil. Le corps a été installé dans le salon d'accueil où la famille et les Sœurs veillent et prient, et des chaises ont été disposées dehors, le long du bâtiment. Je vais bénir le corps et m'assois dans un des fauteuils dehors, où je reste toute la matinée en luttant contre le sommeil. Pendant 4 heures, amis, voisins, collègues se succèdent pour les condoléances. Quand il s'agit d'un membre de la famille, les cris et les pleurs bruyants reprennent de plus belle. Ici, le deuil est sacré : quand quelqu'un meurt, la vie des autres s'arrête aussi, et tout est très ritualisé (chez nous aussi, mais le rituel n'est pas le même). Le personnel de la clinique vient aussi, puisque deux Sœurs Dominicaines y travaillent (Srs Jeannine et Caro). Vers 13 h arrive l'évêque, pour présider la messe de funérailles. On charge le cercueil dans la voiture et tout le monde se rend à pied à l'église toute proche. Les cercueils ici ont une particularité : ils sont aussi bariolés que les pagnes. Il faut dire qu'ils sont recouverts, sans doute pour les protéger, de toile cirée du type de celle que j'avais achetée pour le labo !
La messe est très belle, sobre et recueillie. Toute la famille Dominicaine, très implantée à Isiro, est présente, les Frères et les Sœurs, en grand habit. A la fin de la messe, ils processionnent en silence dans l'église et prient autour du cercueil, c'est vraiment très émouvant. Ça donnerait presque envie d'être Dominicain ! La messe terminée, nous nous rendons à pied au cimetière des Sœurs à côté du couvent. Tandis que l'on met le cercueil en terre, je m'approche de Sr Théodorine qui reste un peu à l'écart : elle n'est pas seulement en deuil d'une Sœur, mais aussi d'une fille, puisque Sr Fidélia était un peu son enfant. Cette grande carcasse (1m80, presque 100 kg) maîtrise à grand peine ses larmes; je la prends dans mes bras, et nous rentrons main dans la main au couvent, où bien sûr, une collation attend tout ce beau monde.
Le soir, je rentre dormir à Mater Dei, et je reviens à St Ignace le lendemain matin pour la messe de requiem. Le "deuil" officiel est terminé pour les Sœurs, il dure un jour de plus pour la famille. Après quoi la vie reprend son cours …

Noël Blanc

Noël à Isiro ne ressemble pas beaucoup, vous l'imaginez, à Noël à Valence ou à Paris. Pas de guirlandes électriques dans les rues, pas de vitrines décorées, pas de Pères Noël pour se faire prendre en photo avec les enfants, pas de sapins dans les maisons. Les cadeaux sont réduits au strict minimum : des bonbons pour les enfants, de la viande au repas, quand c'est possible. Noël, c'est la fête des enfants, pas des parents. On se rattrape sur la messe : on décore l'église ou la chapelle jusqu'à l'écœurement, on chante, on crie, on braille, on danse. On danse encore, les petits comme les grands, on soigne le Nkembo (Gloire à Dieu) encore plus que d'habitude, on le fait durer, comme pour se venger de ne pas avoir pu le chanter pendant tout l'Avent. La messe du soir dure 3 heures, celle du matin aussi, bref c'est la fête.
Anne, Benoît et moi avons été invités le 24 au soir par un couple de missionnaires protestants anglais, installés à Isiro pour la traduction de la Bible en langues locales. Soirée très sympathique : maison confortable et bien éclairée (ils ont des panneaux solaires), musique de fond (musique classique, ça me change de la radio locale que Mama Chantal faisait hurler dans la maison en faisant le ménage), repas copieux et soigné (canard, pommes de terre sautées, haricots verts, salade, gâteau à la citrouille et yaourt). Nous avions amené pâté et fromage, et les inévitables bières. Bref, un vrai Noël comme on les aime, un Noël comme chez nous, un Noël Blanc !
Le jour de Noël, nous étions invités chez les Dominicaines de Magembe, petite communauté (3 Sœurs) menée par Sr Maria Mayo, dont j'ai déjà parlé une fois. Après la messe en français au sanctuaire, où nous découvrons avec surprise que les anges dans nos campagnes entonnent aussi des youyous joyeux, nous nous mettons en route pour trouver des taxi-motos susceptibles de nous transporter (c'est à plusieurs kilomètres de là). Nous rencontrons alors des voisins indiens avec lesquels Benoît joue au basket, qui se proposent de nous emmener en voiture. Nous acceptons avec joie : s'il est une solidarité en Afrique, c'est celle des Mundele entre eux !
Maria Mayo est espagnole et parle le lingala avec l'accent andalou. Elle essaye de reproduire avec les moyens du bord la cuisine européenne (au programme ce jour-là : lapin de Noël), et a toujours plein d'histoires à raconter. Nous passons un agréable moment, avant de nous en retourner chez nous. J'offre à la Mère Jeanne les deux boîtes de pâte d'arachide que j'ai fait faire pour la communauté. Toutes les Sœurs me remercient chaleureusement : c'est une gourmandise universellement appréciée. Sr Edwige nous offre des petits objets en ivoire et ébène : une Sainte Famille pour Anne et Benoît, une Fuite en Egypte pour moi. Un Noël noir et blanc …

mercredi 23 décembre 2009

Froufrou, froufrou

Tous ceux qui sont allés en Afrique le savent : les femmes africaines sont les plus belles du monde. Elles ont une chute de reins à faire damner un saint et un port de tête de souveraine. Il faut dire qu'il n'est pas rare de voir des petites filles de 4 ans portant le petit frère dans le dos et un plateau chargé sur la tête : ça forme (et déforme) la colonne vertébrale. Et les pagnes colorés sont du plus bel effet sur la peau noire.
Ah ! Les pagnes ! C'est toute une aventure ! C'est à la fois un vêtement et une mesure de tissus (un pagne représente 2 yards, soit environ 1m80). On en trouve de toutes les couleurs, sauf les couleurs unies. En y regardant de plus près, on s'aperçoit que les motifs représentent des coqs, des poules, des chèvres, des écrins à bijoux (on est au pays de l'or et du diamant), des tam-tams, des ostensoirs (!), bref des choses de la vie quotidienne. Il y a aussi des pagnes publicitaires (Anne et Benoît sont habillés en Primus) et des pagnes commémorant un événement quelconque (la Journée Mondiale contre le SIDA, les élections présidentielles, la venue du Pape, le martyre d'Anuarite). Le pagne est ici ce que le T-shirt est chez nous. Quand on s'est décidé pour un tissu, on le porte chez le tailleur qui, en 24h et pour moins de 10 dollars, vous confectionne un magnifique vêtement plein de fanfreluches et de manches bouffantes dont les femmes d'ici raffolent. Résultat : les lieux de rassemblement (messe dominicale, mariage, fiançailles etc) sont l'occasion de démonstration de pagnes et de coiffures.
On trouve aussi des tuniques toutes faites, made in Taïwan mais aux belles couleurs africaines. Une infirmière de la clinique en vend parfois (sur commande). L'autre jour, elle me ramène une tunique et un boubou ; c'est un peu cher (15 dollars la tunique, 20 dollars le boubou), mais ça flashe. J'essaye le boubou : trop grand. Pour porter ça, il faut être "poitrinaire par devant et culinaire par derrière". Certes, la nature m'a assez bien pourvue des deux côtés, mais pas au point de rivaliser avec les Africaines. Sur moi, ça tombe tout droit jusqu'au sol (ça le balaye, remarquez, c'est pratique), et ça ressemble à s'y méprendre à un sac à patates. Je me rabats sur la tunique, assez ample elle aussi, mais qui permet une aération naturelle plutôt bienvenue en saison sèche.
Une commerçante très commerçante m'a ramené de Kisangani un magnifique tissus teint (et non pas imprimé) aux couleurs chatoyantes, façon drapeau jamaïcain. Je n'ai pas pu résister. Le tailleur d'à côté m'a fait avec ça un ensemble pantacourt-chemise, avec plein de broderies dorées partout qui brillent : on dirait les Beatles dans "Sergent Pepper", référence kitch s'il en est. J'ai la ferme intention de le porter le soir de Noël : ça compensera avantageusement l'absence de sapin décoré !

lundi 21 décembre 2009

Bonne arrivée chez nous

Ce même jour, samedi 19 décembre, je rentre au couvent. Vers 17h15, trois novices viennent à la villa chercher mes deux grosses valises, ma guitare, mon petit sac à dos et un seau que j'avais acheté en arrivant. "Je croyais qu'on devait venir en moto pour prendre les valises ! Comment allez-vous faire ?". Elles rigolent : "On va les porter sur la tête !" Aussitôt dit, aussitôt fait, mes valises (20kg chacune, tout de même) se retrouvent en un clin d'œil sur la tête de deux novices, la troisième prend le reste et nous voilà parties pour le couvent (300m à peu près). En chemin, nous croisons l'abbé Baudoin : "Vous partez ?" – "Oui, je m'installe au couvent Mater Dei". Il interpelle Mère Jeanne qui nous avait rejointes entre temps : "Vous nous volez notre chrétienne !" (c'est comme ça qu'il m'appelle). Elle se marre : "Non, non, rassurez-vous, elle continuera à venir à la messe tous les matins chez vous !"
Nous arrivons au couvent, et quelques Sœurs postées en embuscade se mettent à chanter pour m'accueillir : "Bonne arrivée chez nous, soyez la bienvenue !". Je me dois de les embrasser une par une, très émue de cet accueil si chaleureux et fraternel. Elles me guident jusqu'à ma chambre toute aménagée pour moi; sur le bureau, un gros cœur en papier sur lequel est écrit "Soyez la bienvenue au sein de notre communauté", entouré de pétales de roses, que n'aurait pas renié la petite Thérèse de l'Enfant Jésus.
Voici donc ma nouvelle demeure pour le reste de mon séjour à Isiro. C'est un peu plus confortable que ce que j'avais, et surtout je n'aurais pas le poids de la gestion de la maison. Mère Jeanne m'a laissé sa chambre, c'est la meilleure de la maison. Elle-même dort non loin de là, mais elle n'a plus la salle de bain attenante. Comme je lui fais la remarque, elle me répond : "C'est normal, une maman doit se sacrifier pour son enfant. Mais je suis plus heureuse que toi, car il y a plus de joie à donner qu'à recevoir !" J'ai droit à un matelas neuf, ce qui me change la vie, et, ô bonheur incomparable ! de l'eau chaude pour la douche le matin. Douche avec seau et gobelet, bien sûr, il n'y a pas l'eau courante, mais enfin, l'eau chaude ça fait du bien à mes petits muscles endoloris et mes articulations vieillissantes. Pour fêter mon arrivée, les Sœurs mettent en route le groupe et je peux discuter un moment sur Skype avec ma chère maman et ma sœur. C'est Noël avant l'heure !
Seule ombre au tableau : les Sœurs se lèvent le dimanche matin à 5h, pour la prière des Laudes à 5h30. Et comme ma chambre est à côté de la chapelle ….

JMS 2009

Partout dans le monde, le 1er décembre, est célébrée la Journée Mondiale de lutte contre le SIDA. Partout sauf à Isiro où, on l'a vu, on préfère fêter la Bienheureuse Anuarite. La JMS a donc été reportée au 19 décembre. Mercredi dernier, le Dr Mandana, qui non content d'être le médecin directeur de la clinique est aussi le coordinateur du PNMLS (Programme National Multisectoriel de Lutte contre le VIH-SIDA) pour le Haut-Uélé, me donne un pagne aux couleurs dudit PNMLS, avec pour consigne de me faire faire une chemise. Et samedi matin, me voici embarquée pour une marche à travers la ville, histoire de mobiliser le maximum de monde.
Il faut dire qu'ici le SIDA est un véritable fléau. Il n'y a pas de bonnes statistiques, faute d'enquête épidémiologique sérieuse. Difficile en effet d'interroger la population à travers la brousse ! Et le dépistage repose entièrement sur le volontariat : il est interdit de dire à quelqu'un qu'il est séropositif s'il n'est pas informé qu'on lui a fait le test de dépistage. C'est ainsi qu'on est obligé de laisser partir des donneurs de sang séropositifs, par exemple, en prétextant une autre raison pour refuser de les prélever ! Pour lutter contre le SIDA, on prône la règle "ABC" : Abstinence, Bonne fidélité (réciproque), Condom. Vous remarquerez que le préservatif ne vient qu'en dernier : on n'en trouve pas en brousse.
Dieu merci, ce samedi, je me retrouve non pas dans le cortège à pied, mais dans la voiture du PNMLS, ce qui est tout de même plus confortable étant donné la chaleur ambiante et les kilomètres à parcourir. A la fin de la marche, un podium est dressé où nous attendent discours (inévitables), saynète (apparemment très drôle, mais c'est en lingala), musique, et bien sûr, danses. Car, vous l'avez compris, au Congo tout se danse, la vie comme la mort (on danse dans les cortèges funèbres !). Danses traditionnelles, avec costumes en écorce, javelots, boucliers, et bâton de chef; et danse moins traditionnelle, quatre minettes en mini-short et micro-Tshirt qui nous font une démonstration de leurs appâts sur une musique endiablée (c'est le cas de le dire). Difficile après ça de recommander l'abstinence et la fidélité ! J'en toucherai un mot au Dr Mandana plus tard.
La matinée se termine par une petite réception dans un restaurant local, où je savoure avec plaisir un bon Coca. La lutte contre le SIDA, ça déshydrate …

mercredi 16 décembre 2009

Morts les enfants

Parmi les malades de la clinique, il y a des enfants. Beaucoup d'enfants. De tous âges, mais surtout des enfants de moins de 5 ans, qui consultent en général pour palu grave. Il faut savoir que l'immunité palustre est instable et précaire, et qu'elle n'est acquise qu'au bout de 4 ou 5 ans passés en zone d'endémie. Les enfants sont donc particulièrement exposés; ils arrivent avec une forte fièvre et une anémie carabinée (moins de 8 g/l), qui nécessite une transfusion d'urgence. Comme nous n'avons pas de banque de sang (nous n'avons même pas de frigo, juste une glacière pour les réactifs de groupage, dont on ne renouvelle les packs que tous les 3 jours ! Bonjour la chaîne du froid …), il faut chaque fois chercher un donneur. Et quand on en trouve un, il n'est pas rare qu'il soit séropositif. Malgré tout, j'ai déjà vu plusieurs enfants sauvés de la sorte, dont un nourrisson d'une semaine.
Ce matin, c'est un enfant de trois ans qui est ainsi arrivé au labo dans les bras de sa grand-mère. Prise de sang, groupage sanguin, on commence à chercher un donneur. Survient alors le père de l'enfant qui refuse qu'on transfuse, sous prétexte que l'enfant va mourir. On essaie de lui expliquer, il persiste. De fait, l'enfant n'a pas l'air en point; il est surtout mal nourri (cheveux filasses, dents abimées), sans doute mal soigné par ses parents (il est tout petit et maigrichon), peut-être bien séropositif (il a une infection généralisée), bref délaissé. Nous faisons signer au père une décharge comme quoi il refuse la transfusion pour son enfant et nous les laissons partir. Une heure après, j'apprends que l'enfant est mort …

Autre cas : un jeune garçon épileptique est tombé dans le feu, il a mis le pied dans le brasero. Le père est mort, la mère a refait sa vie ailleurs, les tuteurs ne sont pas sur place, c'est son grand frère qui s'occupe de lui. Il lui met un foulard autour du pied en pensant que ça va le soigner. Au bout de quatre jours, comme il commence à sentir, il se décide à l'emmener à la clinique. Avant d'assister au pansement, je jette un coup d'œil sur sa fiche : 14 ans (il en paraît 11), 30 kg, niveau d'instruction troisième primaire (CE2). En entrant dans la chambre, l'odeur prend à la gorge, une odeur de gélose de bactério ensemencée depuis trois jours (pour ceux qui connaissent, c'est difficile à supporter). On défait le pansement : ça ressemble à la "Leçon d'anatomie" de Rembrandt. Les chairs partent en lambeaux, les tendons sont à vifs, recouverts d'une pellicule de pus jaunâtre, le petit orteil est carbonisé. J'avais déjà vu des pieds brûlés (au Tchad) mais jamais à ce point. En France, on le mettrait en chambre stérile et il aurait droit aux meilleures techniques d'urgence, en attendant une chirurgie réparatrice. Ici, on se contente de désinfecter au maximum, de couper les chairs mortes, et de refaire un pansement, en espérant que la nature agira au mieux, tout en lui injectant force antibiotique en IV et IM. Que peut-on faire plus ? De toute façon, l'enfant n'a plus de sensibilité dans tout le pied, il faudra peut-être bien l'amputer. Pour l'instant, on essaie de sauver le pied pour qu'il puisse au moins s'appuyer dessus, mais il restera estropié.
Le pire, c'est qu'on s'habitue à toutes ces horreurs. Car voyez-vous, tout cela est ici tellement "normal", n'en déplaise à Renaud à qui j'ai emprunté le titre d'une de ses chansons.

mardi 15 décembre 2009

Petit plaisir

Noël est arrivé avant l'heure; ou plus exactement, les colis que les familles d'Anne et de Benoît leur ont envoyés par l'intermédiaire d'une infirmière française en visite au Congo. Les miens, plus nombreux puisqu'il y en a plusieurs pour le labo, arriveront plus tard par fret.
Dans ces colis, des merveilles : des livres (Dostoïevski, Victor Hugo, des gros pavés qu'on met du temps à lire, pour faire durer le plaisir), des graines pour Anne (tomates, courges, salades), quelques boîtes de pâtés et … du saucisson ! Ce dimanche, pour fêter l'événement, nous avons déjà englouti une boîte de pâté, accompagnée de bière, bien sûr, en guise d'apéritif (pour ceux qui s'étonneraient de me voir avaler autant de bière alors que je n'aime pas ça, je précise que la Primus est une bière blanche, la seule que j'arrive à boire). Il n'y a pas de petit plaisir.

Vider son sac

Samedi après-midi, Eric nous emmène visiter le projet de petit barrage hydroélectrique qui doit un jour alimenter l'Université. C'est un garçon charmant, qui vit et travaille dans l'ombre du P. Roger, toujours avec le sourire : "C'est mon modèle, j'essaie d'être digne de sa confiance." Touchant, vraiment. Comme la ballade se prolonge, nous invitons Eric à venir boire une bière avec nous chez Mama Marie, la métisse qui tient le bistrot à côté de chez moi. C'est l'occasion pour nous de vider un peu notre sac : lenteurs et incompréhensions s'accumulent avec certaines personnes de l'Université. Eric confirme : il a eu les mêmes déboires avec les mêmes personnes. Il nous raconte même quelques anecdotes qui en disent long sur le degré de corruption qui afflige le Congo. Chez certaines personnes, la conscience morale est à un niveau proche de zéro, et l'absence de sanctions ne risque pas d'arranger les choses.
Pour ce qui concerne l'Université, la plupart des problèmes se polarisent autour d'une seule personne, et il semble que tout le monde le sait. Mais cette personne fait partie de l'entourage proche du P. Roger et est de fait intouchable. Nous touchons du doigt le rôle et la pression de la famille en Afrique. Pauvre P. Roger ! On ne peut pas lui demander de choisir entre sa famille et l'université. Pour un Africain, même le plus droit et le plus honnête, c'est quasiment impossible. Il ne nous reste donc plus qu'à prier pour lui et le soutenir autant que nous pouvons. Dieu est bon : il nous trouvera bien une solution pour que chacun puisse sortir de là la tête haute.

jeudi 10 décembre 2009

SOS hôpital malade

Tous les matins à la clinique a lieu le rapport de la garde de nuit, qui permet le passage de relais entre l'équipe de nuit et celle de jour. Cela commence par une petite prière dite par un des participants, puis vient le rapport proprement dit : présentation de l'équipe de garde, nombre d'hospitalisés, dans quels services, les nouveaux cas et les problématiques. A la fin, il y a souvent des questions de la part des médecins, c'est l'occasion d'interroger aussi les stagiaires (la médiocrité du niveau général est édifiant !). Puis vient une question inattendue : "Combien de matelas ?". Eh oui, tous les matins, il faut recompter les matelas, car il arrive que des malades partent pendant la nuit en emportant le leur ! C'est l'Afrique …
En général, j'apprends beaucoup de choses lors de ces rapports, en médecine et en soins infirmiers, et aussi sur le personnel et le fonctionnement de la clinique. C'est ainsi que l'autre jour, l'infirmière a complètement oublié de donner ses médicaments à une malade (pas de chance, la malade en question est une de mes copines). Hier soir, l'infirmière de nuit n'a pas vérifié lors du passage de relais que sa collègue lui donnait bien la clé de la pharmacie. Résultat : elle a renvoyé un malade qui arrivait en pleine nuit car elle n'avait pas la possibilité de lui administrer des soins. On croit rêver ! Et le pire, c'est qu'elle ne se sentait pas du tout responsable !
Comme j'en discutais avec le Dr Mandana, médecin directeur de la clinique, il m'a demandé de prendre la parole un de ces matins et de dire les choses qui me choquent depuis que je suis là. Pas pour dénoncer, mais pour donner un autre éclairage. Depuis je tremble un peu, car l'exercice est périlleux : il s'agit de ne pas se mettre à dos les incompétents et les jmenfoutistes (et ils sont nombreux). Avec de l'humour, cela devrait passer …

Souri … ez, vous êtes filmé !

Hier soir, j'ai tué ma première souris ! Je n'ai pas vraiment fait exprès, d'ailleurs. J'étais tranquillement en train de manger, toute seule dans le noir (mes colocataires provisoires étant sortis de leur côté) quand soudain je me rappelle que j'avais sorti les seaux en prévision d'une petite pluie, et qu'il fallait les rentrer. Je saisis ma torche et me précipite dans le petit couloir qui mène à la porte de derrière. Je sens que je marche sur quelque chose, et en même temps j'entends un sinistre craquement. Je baisse la torche : une souris git à terre et se tortille lamentablement. Je bondis hors du couloir en hurlant intérieurement (inutile d'alerter la sentinelle pour une malheureuse petite souris). Quand je reprends un peu mes esprits, je reviens : la souris ne bouge plus. Certes, j'ai perdu trois kilos, mais il en reste encore suffisamment pour sécher sur place un mulot ! Je pousse négligemment la bestiole dehors avec un balai et je rentre les seaux. Le lendemain, le cadavre avait disparu : il a du faire le bonheur d'un chat de passage.

mercredi 9 décembre 2009

Merci Marie !

Dans la proposition de poste que j'avais reçue en avril, il était formellement proposé un hébergement communautaire au couvent St Kisito. Avant d'accepter le poste, j'avais expressément demandé par mail au P. Roger la possibilité de vivre cette expérience communautaire. Réponse positive. Une semaine avant mon départ, voilà qu'il me proposait d'habiter avec Anne et Benoît; je lui avais répondu que cela ne me semblait pas être une bonne idée (vivre avec un jeune couple, ce n'est pas génial question intimité, et pour eux, et pour moi), et j'avais redemandé une communauté. Finalement, en arrivant à Isiro, il me propose d'habiter à la villa de l'université. Bon, j'accepte : on va bien voir.
Assez rapidement, je me suis rendue compte que la gestion de la maison, pour une femme seule, était assez lourde : problème de groupe électrogène, de sentinelle, de souris; quand on ne connaît ni la langue ni les habitudes du pays, ni les personnes à qui s'adresser, ça bouffe une énergie dont j'ai grand besoin par ailleurs. J'avais donc demandé au P. Donatien, qui assure l'intérim du P. Roger en son absence, d'aller vivre soit chez les Sœurs, soit chez les Pères, où il y a largement de la place. Il avait balayé la possibilité des Sœurs d'un revers de main, et m'avait expliqué que pour son couvent, il fallait qu'il demande au chapitre, puis au Provincial, etc. Bref, rien n'est simple.
C'était il y a deux mois. La semaine dernière, en rentrant chez moi, je découvre que deux hommes sont installés dans la villa : deux professeurs en provenance de Kinshasa, à Isiro pour quelques semaines pour donner des cours à l'université. J'aurais apprécié d'être prévenue avant ! Le lendemain, j'en parle à la Mère Jeanne, qui s'inquiète pour moi et m'assure qu'elle va parler au P. Donatien pour accélérer les choses. Comme je suis en train de faire ma neuvaine annuelle pour l'Immaculée Conception, je confie tout ça à Marie et décide de ne plus m'en préoccuper (mais tout de même, prudemment, je change la serrure de ma chambre, qui n'a bien sûr jamais été réparée depuis mon arrivée). Vendredi, après avoir réfléchi avec ses conseillères, Mère Jeanne me propose de venir habiter dans leur couvent, que je connais déjà bien puisque je vais y prier tous les soirs. Je suis ravie, c'est exactement ce que je désirais. Manque plus que l'accord du P. Roger. C'est fait aujourd'hui 8 décembre, fête de l'Immaculée Conception. Si tout va bien, je déménagerai ce weekend. Merci Marie !

Petite soirée entre amis

Lundi 7 décembre, l'Eglise fait mémoire de Saint Ambroise, évêque de Milan. St Ambroise, c'est le nom donné à la maison des abbés (prêtres diocésains) en face de chez moi, ancien évêché, en souvenir de Mgr Ambroise, premier évêque Congolais d'Isiro. Les abbés ont donc décidé d'organiser une petite rencontre fraternelle, et comme je suis chez eux tous les matins pour la messe, très gentiment ils m'invitent.
Je me pointe donc vers 16h, comme convenu, et rapidement je m'aperçois qu'il n'y a pratiquement que des prêtres. Sur la vingtaine d'invités présents, nous ne sommes que trois femmes, les deux autres travaillant à la Procure. A un moment arrive un homme dont je ne perçois pas les traits car il est à contre-jour, mais dont le boubou magnifiquement brodé me plaît illico; quand il s'approche de moi, je me rends compte qu'il s'agit de l'évêque ! Je ne vais peut-être pas lui piquer son boubou tout de suite … Apéritif, buffet (délicieux, ce sont les sœurs qui l'ont préparé), la soirée passe doucement, les bières aussi. Je discute avec les uns et les autres, c'est très sympathique. L'évêque prend la parole et parle du 50ème anniversaire de l'installation d'une hiérarchie ecclésiastique au Congo, et annonce pour l'occasion la réunion d'un groupe de travail chargé d'une sorte de "bilan et perspective", pour préparer le prochain synode; réunion à laquelle il serait ravi que je participe en tant que représentante d'une Eglise sœur (sa langue a fourché : en fait, c'est la même Eglise, l'Eglise de Dieu qui est en France). Du coup, l'abbé Baudoin, le supérieur de la maison, me demande de me présenter, ce que je fais avec d'autant plus de facilité que je commence à être un peu pompette.
Un peu plus tard dans la soirée, j'ai l'occasion de bavarder avec un abbé au sujet de la participation des fidèles à la messe sous forme de danse, qui me pose parfois question. Il me dit : "Tu as vu danser les petites filles ?" Oui, je les ai vues danser, et j'ai été fascinée : on a l'impression qu'elles ne touchent pas le sol, c'est léger, aérien, le ciel sur la terre. Expression physique, corporelle, d'une vérité théologique profonde : Dieu s'est fait homme. "Les gens d'ici ne sont pas des intellectuels, quand on leur parle de dogme, ça les assomme. La foi, ils n'en parlent pas : ils la dansent. Si tu sais observer, tu vas beaucoup apprendre ici. Tu ne repartiras pas chez toi comme tu es venue."
J'espère bien !

lundi 7 décembre 2009

Visita ad limina

Comme vous le savez tous (?), les Vierges consacrées ont un lien particulier, canonique et spirituel, avec l'évêque de leur diocèse, et avec tous les évêques en général. Je me devais donc d'aller me présenter auprès de l'évêque du lieu, Mgr Julien Andavo.
La rencontre a eu lieu jeudi dernier. J'avais trouvé sur Internet une photo de lui qui ne m'avait guère encouragée : d'aspect sévère, il ne donnait pas vraiment envie de rigoler. J'ai trouvé en réalité un homme affable, ouvert, curieux, très gentil. Comme quoi il ne faut pas se fier aux apparences (il faut dire aussi que depuis l'époque de la photo, il a pris quelques kilos qui, en arrondissant ses traits, arrondissent également les angles). Ne connaissant pas l'Ordre des Vierges, il a paru très intéressé par cette forme particulière de vie consacrée. Intéressé aussi par ma licence de théologie; intéressé enfin par les questions que je me pose sur la foi réelle des chrétiens d'Isiro, et leur attachement personnel au Christ, en dehors des rites, des chants et des danses. "L'Evangile n'est pas enraciné profondément ici", soupire-t-il. Je l'avais remarqué : Dieu, pour un Africain, c'est une réalité incontournable, la question ne se pose pas. Mais le Christ, c'est autre chose. Aimer jusqu'à donner sa vie, sous quelque forme que ce soit (tout le monde n'est pas Anuarite), cela demande un engagement de chaque jour, engagement non envers une idée, mais une personne. Mgr Julien a eu la gentillesse de trouver très pertinentes mes questions et réflexions, et a déjà prévu de me faire participer activement au prochain synode diocésain, programmé pour fin 2010. Bien fait pour moi !

samedi 5 décembre 2009

Moments de joie

Au milieu des tribulations et déconvenues diverses qui meublent mon quotidien, il y a tout de même des moments de joie :
- La messe du matin, chez les abbés (prêtres diocésains) en face de chez moi. En général, je suis la seule laïque parmi les 4 prêtres qui vivent là. C'est donc une messe en petit comité, en français, où je fais la lecture et communie sous les deux espèces. Un grand bonheur, qui éclaire ma journée et me met de bonne humeur (hélas, ça ne dure pas toujours).
- La prière du soir chez les Sœurs, et le temps de méditation personnelle qui suit la récitation de l'office. Et tous les jeudis, l'adoration du Saint Sacrement, en silence (ou presque). L'occasion de me ressourcer, de remettre à Dieu ma journée et ma fatigue.
- Les temps de prière que nous prenons parfois ensemble, Anne et moi, accompagnées à la guitare : louange et partage. Temps de complicité et de communion, qui nous fait un bien fou.
- Les enfants qui disent bonjour avec un grand sourire et sans demander d'argent. C'est rare, mais leur sourire est tellement lumineux que ça compense tout le reste.
- Et puis, tout au long de la journée, des bonnes surprises : la paye qu'on n'espérait plus, le groupe électrogène qu'on vient réparer, une connexion internet "qui passe bien", une conversation passionnante avec le stagiaire du labo, le mail d'une amie, un commentaire sympa sur le blog, un objet que je cherchais depuis des semaines dans tous les magasins de la ville et que je finis par dénicher par hasard. Toutes ces petites choses que je croyais être un du et que je découvre être un don. Finalement, c'est Noël tous les jours !

mercredi 2 décembre 2009

Anuarite, suite et fin (provisoire)

Le 1er décembre est partout la journée mondiale de lutte contre le SIDA. Partout sauf à Isiro, où cette journée est reportée à une date ultérieure (le 5 ou 6) pour céder la place à la fête de la Bienheureuse locale.
Ce matin donc, tous les catholiques de la ville ou presque s'étaient donnés rendez-vous à la cathédrale pour une messe votive présidée par Mgr Julien Andavo, évêque du diocèse d'Isiro-Niangara. L'église est archicomble, et il y a du monde dehors, sous les abris de feuillage confectionnés pour l'occasion. La chorale est fin prête et fera largement l'étalage de ses talents durant la célébration. De toute façon, il est clair que les Congolais n'aiment pas le silence, même pendant la prière. Là, toute la cathédrale chante comme un seul homme, c'est impressionnant. Enfants de chœur en grande tenue qui se trémoussent pendant les processions, le Gloria et le Sanctus; petites filles en blanc qui dansent en agitant des pompons, façon pom-pom girls; prêtres en chasubles aux couleurs de la Bienheureuse; enfin, l'évêque, avec crosse et mitre et chasuble bariolée idem; rien ne manque pour la fête, et c'est la fête. Et la fête, pour les Congolais, cela veut dire : danser. Tout est prétexte à la danse, en particulier les quêtes (il y en a deux, une pour le diocèse et une pour la paroisse, appelée "prise en charge"). Car ici, pendant la quête, ce n'est pas le panier qui se déplace parmi l'assemblée, mais les fidèles qui se lèvent et portent leur offrande jusqu'aux paniers. Et comme pendant ce temps on chante, on en profite pour danser. Et les plus vieux ne sont pas les derniers à frétiller, au contraire; c'est même assez émouvant de voir des vieilles mamas se dandiner jusqu'à l'autel avec leur billet à la main, en poussant des youyous à réveiller les morts.
Heureusement que le spectacle est de bonne qualité, car la messe, commencée à 9h, se termine à … 13h15 ! Tout en lingala, bien sûr. A la fin de la messe, je retrouve Mère Jeanne, la Mère Sup' de Mater Dei, accompagnée de Petite Jeanne, que certains ont pu voir avec moi sur Skype. Comme la petite a faim (je la comprends), je lui achète un petit paquet de biscuit, ce qui me vaut d'être suivie par tous les enfants qui ont assisté à la scène ! Les religieux et religieuses sont ensuite invités à une petite collation dans la cour de la cure juste à côté. Petit moment sympa, qui me permet de me faire connaître un peu auprès de mes frères et sœurs consacrés. Une belle journée, sous l'égide de Sœur Anuarite.