Sr Fidélia, 37 ans, était gravement malade (cancer du foie) depuis des semaines. Elle ne quittait plus sa chambre et souffrait énormément. Sr Théodorine, sa garde-malade, s'occupait d'elle jour et nuit. Dimanche soir, Sr Fidélia criait de souffrance, je l'entendais de ma chambre située pourtant à l'autre bout du bâtiment. Ce qui ne m'a pas empêchée de m'endormir comme une masse tellement j'étais fatiguée. Vers 22h, d'autres cris me réveillent, plus puissants et plus nombreux. Je cherche à tâtons ma lampe et mes lunettes et je sors dans la cour pour voir. Des Sœurs hurlent et pleurent dans tous les sens, tandis que Sr Amandine, impassible, pianote sur son mobile : "La Sœur est décédée" me dit-elle. Je m'en étais doutée. Je vais à l'infirmerie : la chambre est pleine de monde, les novices surtout crient et pleurent et se tapent contre les murs. Une femme âgée se traîne par terre en hurlant comme un chien : la maman de la défunte. On l'emmène dehors et la chambre se vide peu à peu. Deux Sœurs commencent alors la toilette mortuaire, sur une natte à même le sol, à la lueur vacillante d'une lampe à pétrole, sous la ferme direction de Mère Jeanne. Le spectacle est assez surréaliste. Au bout d'un moment, je ressors dans la cour : le calme est revenu, les Sœurs ont installé des chaises et attendent la suite. Je retrouve Mère Jeanne qui s'affaire dans la chapelle : "On va emmener le corps à Tély, au couvent St Ignace, et on va veiller toute la nuit. L'enterrement aura lieu demain en début d'après-midi. Mais toi, tu vas retourner te coucher". J'obtempère avec la docilité et l'obéissance qui me caractérisent (!), mais je mets plusieurs heures à me rendormir.
Le lendemain, je vais à la clinique ouvrir le labo et assister au rapport de garde de nuit, puis je me rends à Tély pour le deuil. Le corps a été installé dans le salon d'accueil où la famille et les Sœurs veillent et prient, et des chaises ont été disposées dehors, le long du bâtiment. Je vais bénir le corps et m'assois dans un des fauteuils dehors, où je reste toute la matinée en luttant contre le sommeil. Pendant 4 heures, amis, voisins, collègues se succèdent pour les condoléances. Quand il s'agit d'un membre de la famille, les cris et les pleurs bruyants reprennent de plus belle. Ici, le deuil est sacré : quand quelqu'un meurt, la vie des autres s'arrête aussi, et tout est très ritualisé (chez nous aussi, mais le rituel n'est pas le même). Le personnel de la clinique vient aussi, puisque deux Sœurs Dominicaines y travaillent (Srs Jeannine et Caro). Vers 13 h arrive l'évêque, pour présider la messe de funérailles. On charge le cercueil dans la voiture et tout le monde se rend à pied à l'église toute proche. Les cercueils ici ont une particularité : ils sont aussi bariolés que les pagnes. Il faut dire qu'ils sont recouverts, sans doute pour les protéger, de toile cirée du type de celle que j'avais achetée pour le labo !
La messe est très belle, sobre et recueillie. Toute la famille Dominicaine, très implantée à Isiro, est présente, les Frères et les Sœurs, en grand habit. A la fin de la messe, ils processionnent en silence dans l'église et prient autour du cercueil, c'est vraiment très émouvant. Ça donnerait presque envie d'être Dominicain ! La messe terminée, nous nous rendons à pied au cimetière des Sœurs à côté du couvent. Tandis que l'on met le cercueil en terre, je m'approche de Sr Théodorine qui reste un peu à l'écart : elle n'est pas seulement en deuil d'une Sœur, mais aussi d'une fille, puisque Sr Fidélia était un peu son enfant. Cette grande carcasse (1m80, presque 100 kg) maîtrise à grand peine ses larmes; je la prends dans mes bras, et nous rentrons main dans la main au couvent, où bien sûr, une collation attend tout ce beau monde.
Le soir, je rentre dormir à Mater Dei, et je reviens à St Ignace le lendemain matin pour la messe de requiem. Le "deuil" officiel est terminé pour les Sœurs, il dure un jour de plus pour la famille. Après quoi la vie reprend son cours …

