mardi 9 août 2011

Motema moko ...

La température extérieure est de -47°C, l'altitude de 10972 mètres et la vitesse de 877 km/h. Mes yeux pleurent de sommeil après une nuit quasiment blanche à l’aéroport de Ndjili : l’attente au siège de la compagnie Royal Air Maroc, la séparation d’avec Théo et Christophe, le trajet en bus jusqu’à l’aéroport, l’attente encore, puis la frénésie du check-in (ouvrir deux fois les valises et les bagages à main), à nouveau l’attente et finalement l’embarquement. Le jour se levait à peine sur Kinshasa quand le Boeing 737 a décollé en direction de Casablanca, avec 45 minutes de retard. Si je ne rate pas ma correspondance, je dormirai à Lyon ce soir.
J’ai essayé de profiter à fond de ces derniers jours à Kin, des amis, des soirées, des rencontres. Christophe, Raphael, Philippe et Théo (rebaptisée par mes soins "Notre Dame de l'Opus Dei" et surnommée par Christophe "Mère Bolingo") m'ont accompagnée durant ces quelques jours et entourée de leur amitié. Les petits déjeuners à l'Usuma ont été l'occasion de discussions passionnantes, comme souvent dans ce genre de lieu. Et puis il y a eu des découvertes inattendues, et qui ne sont pas toutes le fruit du hasard. C’est ainsi que j’ai fait la connaissance in extremis de la seule et unique vierge consacrée du Congo, moment d’émotion bien légitime pour elle qui rencontrait une consœur pour la première fois de sa vie.
Je ne sais pas si je peux faire un bilan de cette mission. Au niveau du labo, je n'ai pas fait grand-chose, à part donner un grand coup de pied dans la fourmilière, et encore, je ne l'ai pas fait exprès. Je me dis que c'est peut-être seulement pour ça que Dieu m'a appelée là. Mais j'ai fait la mobulu dans les couloirs de la clinique, et beaucoup de gens n'avaient jamais vu ça avant, une Blanche qui ne se prend pas au sérieux. J'ai salué tout le monde, des filles de salle aux médecins, et j'ai essayé de les aimer tous; je ne suis pas sûre d'y être toujours parvenue ... Ce n'est pas toujours facile de tisser de vrais liens d'amitié, il y a tellement de préjugés de part et d'autre. Et pourtant, deux familles m'ont demandé d'être marraine de leur enfant, et dans les deux cas ce n'était pas pour mon argent. Je n'aurais peut-être pas totalement démérité ... Je garde en mémoire la phrase de Marie-Bernard l'autre jour au téléphone : "Merci de nous avoir portés jusqu'au bout." Moi j'avais plutôt l'impression que c'était le contraire !
Beaucoup de gens en Afrique rêvent de l'Europe comme d'un paradis à conquérir; beaucoup de gens en Europe rêvent de l'Afrique comme d'un paradis perdu (voir le film "Les dieux sont tombés sur la tête"). Finalement, on rêve toujours un peu, avec J-J Rousseau, que "l'homme est naturellement bon, mais la société le corrompt" (version moderne du célèbre "c'est pas moi, c'est l'autre"). Ce n'est pas vrai; l'homme est foncièrement mauvais, et Dieu seul peut le sauver. J’ai touché du doigt la bêtise, la méchanceté, la jalousie, ce qu’il y a de plus laid dans l’homme, surtout lorsqu’il a un peu de pouvoir; mais au fond de toutes ces difficultés, j’ai éprouvé la gentillesse, la délicatesse, les trésors d’amour et d’affection, ce qu'il y a de plus beau dans l'homme, que m'ont donnés les petits et les simples, la "population", ceux qui ne seront jamais des bakonzi, des "seigneurs". Ce que j'ai perdu en illusion, je l'ai gagné en espérance …
Alors voilà, je quitte une vie, un mode de vie, de pensée, de voir le monde, pour repartir sur un autre continent, une autre planète, et c'est la mienne. Je quitte une famille et des amis pour retrouver une famille et des amis. Mais ceux que je quitte ne me quitteront pas : ils font partie de ma vie et de mon être; si je les reniais, je me renierais moi-même. Motema moko na molimo moko … (un seul cœur et une seule âme)
Je sais que le retour en France ne va pas être facile, que je vais passer d'une solitude à une autre solitude, qu'il y tant de choses que je ne pourrais pas partager. Cette souffrance-là aussi, je veux la vivre à fond, parce qu'elle fait partie intégrante de la mission, parce que c'est peut-être la partie la plus importante de la mission : découvrir que finalement, la seule chose qui nous rapproche vraiment, c'est la communion des saints. Enfants d'un même Père, et frères au-delà de nos espérances ...

samedi 6 août 2011

J'étais budu ...

Au début de mon séjour au Congo, quand les gens parlaient des tribus, je fermais mes oreilles : je ne voulais pas entrer dans ses histoires-là, je ne voulais pas faire de différences entre les personnes en raison de leurs origines. Et puis, en vivant chez les Catherinettes, je me suis trouvée malgré moi plongée dans les rivalités tribales qui ont particulièrement secoué le diocèse depuis trois ans : yogo, logo, zande, mangbetu, budu et autres. Je n’ai jamais pris parti, ça ne m’intéresse pas, mais j’ai constaté deux choses : d’une part il y a du bon et du mauvais partout; d’autre part, les personnes avec qui spontanément je m’entends le mieux se révèlent presque toujours être des babudu. Françoise, ma petite sœur, mon double, mon autre moi-même, est budu, et en entrant dans sa famille, je suis entrée dans sa tribu; Christophe est budu, Jean-Pierre (RSV) aussi, Yvonne (du labo) également, et plusieurs des infirmières les plus sympas de la clinique, ainsi que le Dr Bonza. Jean-Clément, un étudiant intelligent et curieux avec qui j’ai sympathisé, et dernièrement Raphaël, sont également budus. La seule chanson que j’ai réussi à apprendre par cœur est en kibudu, c’est une chanson à la gloire de la Bienheureuse Anuarite, morte à Isiro par hasard, mais originaire de Wamba, et que je considère comme ma sœur. C’est très troublant : j’étais budu et je ne le savais pas …

mercredi 3 août 2011

Retrouvailles à Kin

Vendredi 7h30; la Sr Théodorine, qui a appris mon arrivée prochaine, m’attend à l’entrée de l’Usuma; nous tombons dans les bras l'une de l'autre : cela fait plus d'un an que nous ne nous sommes pas vues. Elle étudie à l’Institut Supérieur des Soins Infirmiers de l’Opus Dei, et a du perdre pour la circonstance une bonne vingtaine de kilos : ma grande carcasse est devenue la petite carcasse ! Nous discutons avec frénésie pendant plus de deux heures, puis elle rejoint son lieu de stage (elle expliquera qu'elle est en retard parce que sa sœur est à Kin et qu'il fallait qu'elle l'accueille).
Pendant son absence, je discute avec plaisir avec Raphaël, un assistant de l’université parti étudier en Belgique le jour de notre arrivée à Isiro, il y a deux ans. "Deux ans à Isiro, me dit-il, c'est un exploit ! Personne n'avait fait ça avant toi ! Roger n'a pas pensé à te décerner un trophée Mwana mboka ?" (trophée qu'il vient de recevoir au nom de l'Université). C’est un gars intelligent et dynamique, extrêmement gentil, avec qui j’aurais aimé travailler. Un bon moment passé ensemble, Théo revient et nous allons déjeuner dans un bistrot pas loin de là.
Les jours suivants se partagent entre travail (je suis venue chercher du matériel pour le labo) et visites diverses. J’en profite pour goûter aux délices des transports en commun kinois. Il s’agit le plus souvent de minibus 9 places transformés en 15 places : un receveur, accroché à la porte coulissante toujours ouverte, braille la destination à qui veut l’entendre, et les personnes intéressées font signe de s’arrêter. En général, les bus sont pleins car Kinshasa est une très grande ville (environ 9 millions d’habitants). Il existe aussi des taxis voitures, un peu moins inconfortables, mais plus directs (et plus chers). Entre la poussière, la pollution, le bruit et la promiscuité, les trajets sont toujours un peu éprouvants. Le soir, nous allons manger avec Christophe (mon ange gardien durant ce séjour à Kin) dans un bistrot sur le site de la foire, non loin de là. Je profite que la bière coûte trois fois mon cher qu’à Isiro pour y noyer mon chagrin …